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Clermont-Ferrand, Lyon et alentours

Leçons d’un accompagnement centré sur l’écriture d’une biographie

17 octobre 2019

Après plusieurs mois d’une expérience d’accompagnement d’une personne, j’ai voulu capitaliser sur la démarche que j’ai entreprise, centrée sur l’écoute et l’écriture. J’apporte ici un éclairage sur la méthode et le processus engagé pour écrire le récit d’une vie. Je montre le résultat produit sur l’accompagné et l’accompagnant.

Présentation de Jean

Monsieur Jean B. est âgé de 89 ans. Il réside dans une petite ville de la périphérie de Clermont-Ferrand. Il vit dans sa maison, avec sa femme, Yvette, qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis environ quatre ans. Jean a été opéré d’une hanche il y a quelques mois et il se déplace difficilement avec un déambulateur. Jean et Yvette ne sont jamais vraiment seuls, il y a en permanence quelqu’un chez eux, le jour et la nuit (aides à domicile). Une infirmière passe chaque jour pour les soins. Leurs enfants leur rendent visite régulièrement.

Mais en réalité, Jean se sentait bien seul. Vers la fin de 2010, le fils de Jean signale la situation préoccupante de son père auprès du CCAS qui contacte à son tour le Centre Local d’Information et de Coordination (CLIC) de Clermont Communauté qui est partenaire des petits frères des Pauvres. Le vice-président de notre association effectue alors une première visite au domicile de Jean à la mi-décembre 2010.

La fiche de signalement stipulait alors que la situation familiale était mal vécue par Jean qui manifestait, malgré lui, des crises de violence verbale vis à vis de son épouse avec qui il ne pouvait plus discuter.

Bien qu’entouré d’aides (garde-malade de jour et de nuit) et de soins à domicile (kiné, infirmière), Jean était paradoxalement dans une situation d’isolement car il n’avait que peu d’échanges avec les personnes venant travailler à son domicile. (La situation a toutefois évolué depuis quelques temps avec l’arrivée de Patrick, aide à domicile de jour, qui aime faire la conversation avec Jean.) En effet, les services à domicile sont destinés principalement à Yvette. Il semble aussi que Jean n’avait plus de visites de voisins ou d’amis (nombre d’entre eux sont décédés) et que sa famille ne s’intéressait plus vraiment à ce qu’il racontait (des souvenirs d’ancien qui se répétaient).

La demande de Jean portait sur une discussion à son domicile d’une heure trente environ un après-midi par semaine avec une personne extérieure. Le dossier constitué par l’association concluait : « Avec un passé très riche et un goût avéré pour le raconter, Jean est un interlocuteur attachant ; une proposition de rédaction de ses récits (guerre, professionnels, etc.) retient son intérêt. »

J’ai eu la chance que l’association me confie l’accompagnement auprès de Jean à raison d’une après-midi tous les quinze jours (en moyenne deux à trois heures passées ensemble). J’ai effectué ma première visite chez Jean le 9 février 2011.

Pourquoi suis-je intéressé par la biographie ?

J’ai toujours aimé écouter les histoires de vie des autres. Mon expérience de plus de vingt ans au sein d’ONG humanitaires et de développement en Asie du Sud-est m’a permis de rencontrer de nombreux destins toujours intéressants. Je crois aussi que j’ai une grande capacité d’écoute des autres (nécessaire dans mon travail d’encadrement d’équipes et de coordination avec de nombreux partenaires techniques et politiques).

En 2006, alors que je suivais une formation en développement local dans les Alpes de Haute Provence, j’ai réalisé des enquêtes auprès de personnes âgées isolées en milieu rural. Ces personnes aimaient bien raconter leur vie et j’aimais les écouter. Depuis cette époque, j’ai développé un profond désir de devenir biographe auprès de ces personnes, véritables « bibliothèques vivantes » comme dit un proverbe africain. Mais on m’avait découragé en me disant que je ne pourrais jamais en vivre sur le plan économique.

Démarche mise en œuvre

L’écriture de la biographie de Jean se construit morceau par morceau. Nous ne respectons pas un ordre chronologique car les souvenirs surgissent de façon spontanée, de fil en aiguille. On pourrait même dire qu’on tire des fils et que lentement la pelote se déroule. Mon travail d’écriture, en accord avec Jean, recompose l’ordre de ce qui a été dit selon quelques grands chapitres (la famille, la guerre, la viticulture, la vie quotidienne, le travail en usine, les loisirs, les réflexions sur l’évolution du monde, etc.). Je respecte toujours les mots qu’il a dits, sans trahir sa parole.

Je n’enregistre pas la voix de Jean car cela représentait un travail trop long pour la retranscrire en texte. (Si je devais le faire – ce qui serait possible car j’ai un enregistreur semi professionnel – ce serait alors pour conserver une archive sonore ; mais nous n’avons pas envisagé cette option.) Je préfère écrire dans un grand cahier et je dactylographie ensuite mes notes sur mon ordinateur. Afin de gagner du temps, j’utilise un logiciel de reconnaissance vocale qui me permet de lire mes notes à voix haute dans un micro tandis que l’ordinateur écrit le texte à l’écran. Ensuite il reste à effectuer le travail de réécriture et de réorganisation du texte. Cela prend beaucoup de temps et d’énergie, mais j’apprécie pleinement cette activité. Ma récompense c’est le résultat produit : nous en sommes à une soixantaine de pages de texte riche en souvenirs et en informations sur la vie des paysans-ouvriers du vingtième siècle dans la région.

Jean m’a confié des photos anciennes que j’ai scannées, petit à petit, pour les intégrer au texte. Les photos sont aussi un excellent support pour raviver des souvenirs (parfois tristes quand il s’agit d’amis décédés trop jeunes) et pour faire la conversation.

Et puis, comme j’aime aussi cela, j’ai fait des recherches dans les archives départementales (à propos de l’assassinat de son ami Roger Cournil tué et brûlé, à l’âge de 21 ans, par les nazis en mars 1944, ou à propos des réfractaires au STO, dont Jean faisait partie). Je fréquente la bibliothèque du Patrimoine d’Auvergne à Clermont-Ferrand pour retrouver l’histoire du village et de la viticulture en Auvergne. J’ai trouvé sur internet les paroles d’une chanson égrillarde sur la Tiretaine, la rivière de Clermont-Ferrand qui traverse les usines Michelin, et que Jean chantait à la sortie de son atelier avec les copains d’atelier. Je suis aussi allé prendre des photos pour montrer à Jean : la rue Barbançon (où Jean s’est enfui du bureau du STO en 1943), le cimetière des Carmes (avec la stèle des résistants où figure le nom de Roger Cournil). Jean fait des commentaires à partir de photos ou de documents que je lui apporte.

Jean ne se dévoile pas comme ça d’emblée. Il a fallu du temps pour construire notre relation de confiance. Une fois, après quatre ou cinq rencontres il me dit : « voilà, je vous ai tout dit ! ». Bien sûr on a continué à discuter et d’autres souvenirs sont venus et des aspects plus intimes sont alors apparus. Il faut savoir relancer, être curieux, tout en gardant une certaine distance et une réelle discrétion sur ce qui est raconté. C’est Jean qui décide d’orienter la discussion là où il veut. Parfois, alors qu’on discute d’un sujet, d’autres souvenirs lui reviennent en mémoire et je continue de noter dans mon cahier.

On évoque les guerres qui ont marqué tant de vies, l’alcoolisme qui ruinait des vies dans son village, les copains qui sont maintenant morts, etc.

Nous revenons régulièrement tous les deux sur le texte écrit que j’imprime et que je lui apporte de temps à autre (j’ai déjà fait trois impressions). Jean me donne des précisions ou c’est moi qui lui en demande (épisode de la fuite du STO que j’ai mieux compris au deuxième récit, par exemple).

Je dis que j’écoute, mais je ne suis pas juste une « grande oreille » comme une amie ostéopathe aime à me décrire avec humour quand je lui parle de mon désir d’être biographe (elle plaisante bien sûr ; mais elle est concernée car elle aussi, par son travail, est à l’écoute des corps et de leurs souffrances). Je ne suis pas non plus simplement la main qui transcrit la parole de Jean sur les pages du cahier. Cette écoute est faite de beaucoup de choses : la posture du corps, le regard, les mimiques du visage, etc. Il s’agit bien d’une conversation à deux (un réel dialogue) et pas d’un monologue. Je réagis à ce que Jean me dit, je l’interroge, je le questionne, je lui demande des précisions. Comme par exemple, quand il me lance : « et puis j’ai fait du planeur à la fin des années trente… ». « Ah oui, lui dis-je, et comment un jeune agriculteur d’un petit village a-t-il bien pu faire du vol à voile ? » Et là, Jean me raconte la volonté du Front Populaire de permettre aux jeunes des classes populaires de découvrir l’aviation, les planeurs en bois de peuplier, propulsés avec un élastique sur la base aérienne d’Aulnat.

On discute dans le salon, en présence d’Yvette, assise à côté de lui. Au début elle dormait, ces derniers temps elle écoute ou du moins elle nous observe, curieuse. Une fois elle m’a demandé : « qu’est-ce que tu écris dans ce cahier ? », une autre fois elle nous a dit que nous étions bavards tous les deux. L’aide-ménagère est aussi présente et écoute en faisant semblant de faire ses mots croisés ou en repassant le linge. (L’une d’entre elles m’a même demandé si je voulais l’aider à faire sa biographie.)

Un jour, Jean m’a fait une démonstration de greffage avec deux branches que j’ai prises dans le jardin et un couteau de cuisine. J’avais peur qu’il se coupe les doigts parce qu’il tremblait un peu, mais non, c’était bien réussi.

Et puis il y a le rituel du whisky à 17h30 avant que je ne reparte. Je partage avec Jean le goût d’un bon verre d’alcool savouré entre amis. J’ai eu la chance de déguster de l’eau de vie qu’il avait produite car il a retrouvé une bouteille de 1943 dans un placard (elle est excellente).

Réflexions sur les effets de l’accompagnement biographique

Cette démarche biographique dans mon accompagnement est le résultat d’un désir sincère de ma part d’écouter les autres. Bien sûr, cela demande un travail sur soi, car je dois l’avouer, j’aime aussi me raconter et être écouté. C’est un exercice qui se perfectionne avec le temps et avec la détente des relations qui s’instaure entre Jean et moi. J’essaie de ne pas couper sa parole, de respecter les passages d’un souvenir à un autre qui ressurgit dans sa mémoire, parce qu’on a évoqué un autre souvenir.

Il y a des aspects délicats que je n’aborde pas, sauf si Jean souhaite en parler : les relations sentimentales, l’approche de la fin de la vie, ce qu’il y a après la mort, etc. Parfois il lui arrive d’en parler de lui-même. Et je ne peux que lui renvoyer l’image de sa vie tellement bien remplie.

J’ai déjà effectué vingt et une visites auprès de Jean. Il a pu parler de ce qui l’a marqué dans sa vie : la guerre, la viticulture, son grand-père maternel, la pêche, ses voitures, etc. Il fait le bilan d’une vie vécue simplement mais dignement. Jean réfléchit à l’évolution du monde, au regard de ce qu’il a vécu : « tout est allé trop vite en termes de technique, nous n’avons pas eu le temps de digérer tous ces changements » ; « la guerre, je ne la souhaite à personne, ça ruine tant de vies ».

Mon amie ostéopathe m’expliquait que cette démarche de restitution d’une vie permet de se réconcilier avec soi-même et de faire la paix en soi : « on vide son sac en même temps qu’on laisse une trace tangible de sa vie, on s’allège ».

Ce travail d’écriture valorise Jean par rapport à ses enfants et ses petits-enfants. Et aussi auprès des amis. Les personnes qui viennent chez lui consultent la biographie en cours d’élaboration et le félicitent (certains demandent qu’on écrive aussi leur histoire). Et Jean n’est pas peu fier, même s’il ne le montre pas vraiment.

Ses enfants disent qu’ils découvrent leur père car il raconte des épisodes dont il n’avait jamais parlé avant. Ils sont désireux qu’il parle aussi de leur propre enfance. Et les enfants de Jean apportent même des corrections dans le texte.

Le plus important, c’est que je sens que Jean s’est apaisé. Ses relations avec sa femme, ses enfants et son entourage son meilleures (dixit son fils qui en a parlé récemment avec la coordinatrice du CLIC de Clermont Communauté qui suit le dossier de Jean).

On peut penser que ce type d’accompagnement ne peut fonctionner que « Parce que c’était lui et parce que c’était moi », comme disait Montaigne. Bien sûr cette relation fonctionne parce que Jean était désireux de se raconter et de laisser le récit de sa vie à ses descendants et parce que je porte un grand intérêt à ce travail-là et à Jean aussi.

Je suis convaincu que tout le monde a envie de se raconter, à plus forte raison s’il s’agit d’une personne extérieure à sa propre famille. Il va sans dire qu’il est nécessaire que la personne accompagnée possède encore la capacité de se souvenir et de s’exprimer.

Mais pour moi qui aime l’exploration de la mémoire, c’est un plaisir puisque je satisfais ma curiosité, j’apprends beaucoup de choses sur la vie, sur l’histoire. Et puis travailler sur l’écriture est un besoin pour moi, même si cela me demande beaucoup d’énergie pour écouter, écrire, transcrire, réécrire. Je sors, souvent fatigué, de ces après-midis mais avec une grande joie de vivre.

Pour Jean il y a un bénéfice évident puisqu’il semble se sentir mieux. Il m’a dit récemment : « ça ne peut pas me faire de mal car cela me rappelle beaucoup de souvenirs et même, cela me fait beaucoup de bien ».

Je suis convaincu que ce travail de biographie qui permet de parler de soi et qui favorise le lien intergénérationnel est une forme de thérapie complémentaire aux autres prises en charge. En conclusion, il s’agit d’un travail qui apporte beaucoup, non seulement à la personne accompagnée, mais également à la personne qui l’accompagne.

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